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L'Enlèvement de Sophie Cottin

Voici un éventail  de l'époque romantique, à monture en os et ivoire, rivure métallique, feuille imprimée double en papier gouachée et dorée. Nous vous en montrons d'abord le revers.  C'est une scène galante dont les éventails sont coutumiers depuis l'époque de Boucher  : sous les regards d'un jeune garçon, complice, voyeur ou rival, un couple  se prépare à quelques privautés.

les regards indiscrets

Jusqu'ici, rien de surprenant : cet éventail fait partie de ces feuilles charmantes répandues à profusion  par les graveurs parisiens (surtout) dans les années 1820...  dans cette période où l'éventail sans avoir du tout disparu s'était fait plus discret qu'au  18ème siècle ou que dans la 2ème moitié du 19ème. Mais nous ne le jugerions pas digne de paraître en votre présence  s'il n'avait pas quelque particularité, s'il ne nous posait pas quelque quesrtion. Regardez donc la  face de cet éventail.

Enlevée par un turc...

Sur un fond coloré typique comme on les prisait tant à la fin des années 1820 (ce goût culminant avec les éventails "Arc-en-ciel" ou "ombrés"), nous voyons devant deux palmiers, un calvaire et des murs (peut-être une ville assiégée ?)  un cavalier enturbanné qui emporte à vive allure une femme dont les cheveux  chatain clair flottent au vent.  Mais regardons y de plus près.

Morte ou vive ?
 

Cette jeune femme est -elle évanouie ? Ou morte ?  Que signifie le geste de la  main que fait le cavalier ?
Nous pensions avoir besoin de votre aide pour répondre à ces questions... et à la principale : que représente effectivement cette scène ? Pour notre part, qui pensons avoir déjà vu un tel éventail, ou du moins une telle gravure (mais où ???), nous imaginions assez bien, quoique sans aucune preuve,  un témoignage contemporain du fameux tableau de Delacroix  "les Massacres de Scio".
delacroix
©[louvre.edu] - photo Erich Lessing


Et nous évoquions 
Byron mourant  à Missolonghi ou Victor  Hugo dans ses Orientales...


"Ô horror ! horror ! horror !",

W. Shakespeare, Macbeth



Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.

Chio, l'île des vins, n'est plus qu'un sombre écueil,
Chio, qu'ombrageaient les charmilles,
Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,
Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois
Un choeur dansant de jeunes filles.

Mais nous nous trompions !
..  Il s'agit en effet  de Malek-Adhel enlevant Mathilde, sujet fort à la mode. On le retrouve sur des estampes, des assiettes (notamment en faïence fine de Paillard et Hautin, Choisy, vers 1820) et aussi sur des "pendules d"épiciers", selon certains critiques ronchons). L'origine s'en trouve dans "Mathilde", roman de Mme Sophie Cottin paru en 1805 et souvent réédité et traduit par la suite.

La scène de notre éventail y est bien décrite : l'héroïne, princesse chrétienne (soeur de Richard Coeur-de-Lion) en Terre Sainte lors de la 3ème croisade est sur le point d'être victime d'une attaque de Bédouins, lorsque surgit un guerrier qui attaque furieusement les Bédouins et les massacre ; il s’empare de la jeune fille et l’entraîne au dehors.  Dans les ruines, les Chrétiens ont succombé sous le nombre ; les brigands survivants, « éperdus de terreur », fuient en hurlant le nom de leur agresseur : « Malek-Adhel » :

« [...] il ne voit que Mathilde, il ne songe qu’à ses dangers ; il la pose sur un cheval superbe, se place derrière elle, d’une main la presse contre lui, saisit de l’autre la bride du coursier, et suivi de quelques soldats musulmans, s’éloigne au grand galop de cette scène de carnage."
   
De nombreuses images ont montré cette scène, et pendant de nombreuses années, nous nous étions contenté de celles reproduites ci-dessous, pourtant quelque peu différentes de ce que montre notre éventail.

lMalzek Adhel enlève Mthildeepinal

                                         © Biblioteca Nacional Digital                                                                                                                   image d'Epinal  DEMBOUR Adrien (graveur, imprimeur,  libraire, éditeur)
                                                                                                                                                                                   Paris   musée national des Arts et Traditions Populaires 
678181      © iconothèque MNATP

C'est grâce au site du British Museum que nous avons pu découvrir  tardivement la source directe et certaine de l'image figurant sur notre éventail. Il s'agit d'une estampe datée de 1815-1820, due à Charles François Gabriel Levachez (1780 - 1820; fl.), imprimée par Roland et reprenant, selon la notice du musée, un tableau d'Horace Vernet (1789-1863). Cette estampe est connue, et fait partie d'une série. Un autre dessin de la série, "Malek Adhel sauve Mathilde de la fureur des arabes bédouins", est passé en vente le 22 novembre 2002, chez Mes Calmels Cohen.

                      Morte ou vive ?                             Mathilde British Museum       

Malek-Adhel sauve Mathilde de la fureur des Arabes Bédoins
1968,0720.2,  AN312954  © Trustees of the British Museum

  D'autres gravures de cette scène sont recensées. Ainsi  la Bibliographie de la France note :
    11 juin 1842, no. 892. Des scènes de contrebandier : dessins pour éventails. - (...)- Des scènes chinoises : dessins pour éventails. -- Mort de Malek-Adhel : Malek-Adhel expirant entre les bras de Mathilde. -- Malek-Adhel enlève Mathilde : cet infidèle emmenant sur son cheval lancé au galop la jeune chrétienne en costume religieux. -- Malek-Adhel s'empare de Mathilde et de Bérangère : Malek-Adhel les emmenant dans une barque. A Paris, chez {Becquet}.

D'autres estampes seront publiées par la suite, témoignant du succès de cette histoire, qui accompagnait sans doute l'expansion française en Afrique du Nord. Les estampes évoquées ci-dessus ne sont pas clairement destinées à des éventails. Certaines indications nous laissent penser que la maison Boulard, prolifique en la matière, a pu contribuer à la réalisation de notre éventail, et peut-être le graveur Nargeot, prolifique en feuilles d'éventail au burin et pointillé.

Sophie Cottin était une romancière reconnue et très appréciée de l'élite (même Mme de Staël l'encensait, et Mme de Genlis, avec une pointe de jalousie) mais aussi des plus humbles milieux. Dans sa thèse Sophie Cottin, une romancière oubliée à l'orée du Romantisme -Une vie, une oeuvre, contribution à l'étude de la réception*, David-Paul Bianciardi écrit :
Les témoignages existent de voyageurs pénétrant en de modestes logis où sont épinglées aux murs deux gravures : Atala mourant dans les bras de Chactas et Malek-Adhel expirant dans les bras de Mathilde. C’est dire que Mme Cottin était l’égale du grand Chateaubriand et que les deux oeuvres, Atala et Mathilde,
figuraient, sans conteste, les deux plus hautes réussites de la littérature française de la période impériale.
D'une certaine façon, cet éventail rappelle aussi Angélique et Médor dont nous parlons à propos d'un autre éventail. Mais ceci est une autre histoire...  En attendant,  amis visiteurs, amateurs d'éventails ou simple badauds, si vous pouvez apporter un avis (ou, mieux encore, des photos d'autres éventails illustrant ce même roman, ou d'autres du même auteur, ou de tout document en rapport !) , n'hésitez pas à nous écrire !

* soutenue le 27 octobre 1995 à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de METZ MENTION Très honorable avec félicitations du  jury (MM. Jacques Hennequin / Roger Marchal / Eric Fauquet, rapport de M. Jean Gaulmier).
  
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